Ma note de suicide

 

Prologue

 

 

 

Le silence régnait dans la chambre.  Ce silence là était plus qu’une simple absence de son.  C’était un silence bruyant, puissant qui, par son être, emplissait l’espace tel que l’aurait fait une entité invisible dotée d’une aura immense.  Rien ne bougeait.  On aurait dit que même la lumière du soir, rendue orangée après avoir traversée les rideaux couvrant les fenêtres de la pièce, n’osait pas se déplacer trop rapidement de peur d’attirer l’attention de ce qui rendait l’air de la salle si pesante.  L’aura de solennité était telle que même l’immense désordre qui occupait le plancher et le bureau accoté contre un mur n’arrivait pas à perturber le sentiment de transcendance qui y régnait.

Cette accalmie, pas tout à fait agréable mais loin d’être détestable, n’avait lieu que dans la plus petite chambre de la maison des Leblancs.  Dans le reste du bâtiment, c’était avec une frénésie presque hystérique que Mme. Leblanc courait ça et là en essayant désespérément d’assembler tout ce dont elle avait de besoin pour sa sortie romantique prévue ce soir là.

« Dépêches-toi, Miriam!  On va être en retard! » cria M. Leblanc à son épouse de là où il l’attendait, devant la porte d’entrée. 

« J’arrive!  J’arrive!  Pourquoi tu ne vas pas m’attendre dans l’auto au lieu de rester là à me stresser! » répondit-elle du haut de l’escalier, où elle enfilait un soulier.

M. Leblanc acquiesça et entrepris de se relocaliser pour attendre sa femme.  Avec un peu de chance, le fait qu’il était déjà dans la voiture réussirait à l’encourager à bouger plus rapidement.  « Mais où diable est ce maudit foulard! »  M. Leblanc leva les yeux au ciel.  S’il fallait se fier aux exclamations irritées de sa femme, il semblerait que ses espoirs seraient condamnés à être en vain.  Il laissa l’échapper un petit soupir agacé et sortit.

Mme. Leblanc, de son côté, courait toujours partout d’une manière affolée.  Soudain, elle s’arrêta brusquement, et se mit à réfléchir à haute voix. 

« Bon.  La dernière fois que j’ai vu mon foulard…  Il était sur un support…  Non.  Il était dans les mains de Sélune!  Elle me l’a emprunté pour sortir et ne me l’a jamais remis.  Ah cette fille!  Elle est tellement irresponsable!  Je ne sais pas pourquoi je continue à lui prêter mes affaires.  Elle ne les mets jamais à leur place, oublions me les remettre en main propre!  Là, je vais devoir m’aventurer dans sa chambre, sans doute totalement en désordre comme d’habitude, dans l’espoir de retrouver mon foulard! »

Mme. Leblanc, grommelant tout le long, se précipita donc au bout du couloir et, avec un geste brusque, ouvrit la porte de la plus petite chambre sans prêter attention à l’affiche indiquant fièrement « Chambre de Sélune Leblanc!  Ne pas entrer!!! » qui y avait été clouée des années auparavant.

La femme secoua la tête en guise de démonstration de frustration dès l’instant où elle franchit le cadre de la porte.  Comme, elle s’y était attendue, c’était le chaos.  Sur le sol se vautraient t-shirts, minijupes et jeans en compagnie de chaussettes sales et feuilles mobiles mi-usées et chiffonnées.  Un invité qui se serait tenue à sa place aurait eu peine à dire de quel matériau était fait le plancher tellement qu’il y traînait d’objets divers.

Le bureau, les pattes arrières posées contre un mur, n’était guère mieux.  Cahiers et livres étaient parsemés sans ordre ni raison sur le meuble, en compagnie de vêtements (lavés et en attente de classement depuis plus d’une semaine).  Le lit était défait et semblait se courber légèrement sous le poids de dizaines de jouets en peluche de toutes formes et genre qui ensevelissaient en partie le cadavre ensanglanté de sa fille.  Un journal intime à la couverture sombre se vautrait en plein milieu du plancher, comme s’il avait la tâche de faire trébucher tous intrus potentiels.  Et comme si ce n’était pas assez, une si épaisse couche de poussière recouvrait le dessus des meubles et des rideaux que ça venait à changer la couleur de la lumière qui se diffusait dans la pièce!

« Il faut que Sélune nettoie sa chambre » Mme. Leblanc dit à voix haute, contemplant l’ampleur du désastre.  Puis, avec un petit cri de victoire, elle repéra le vêtement pour laquelle elle avait bravé la chambre de son adolescente et traversa la pièce en levant très haut les pieds.  Sa démarche quelque peu mélodramatique laissait croire qu’elle craignait piler dans une quelconque substance toxique dissimulée sous une pile de chandails.

« Mon foulard! » 

L’item en question fut arraché de la poignée de porte du placard, qui grognait sous le poids des OVNIS (Objets Variés Non Identifiés) qui y étaient enfermés, et noué à son cou.  Rapide comme l’éclair, Mme. Leblanc retraversa la chambre, sortit, ferma fermement la porte derrière elle, descendit les escaliers à la course (autant qu’il est possible de courir en talons hauts), actionna l’alarme anti-vol de la maison, claqua la porte d’entrée et la barra puis, avec un appel de « J’arrive! » destiné à son mari fondamentalement ennuyé, s’empressa d’embarquer dans la voiture.

« Enfin!  On peut partir maintenant? »  demanda M. Leblanc d’un ton de voix hautement martyrisé. 

« Juste une petite seconde André.  J’ai l’étrange impression d’avoir oublié quelque chose…  Quelque chose de très très important.  D’extrêmement important.  Quelque chose d’essentiel même… »  Mme. Leblanc fronça des sourcils et tenta de se rappeler de ce qui lui échappait la mémoire. 

« Je l’ai sur le bout de la langue, dit-elle d’un ton absent.

–          Tes clés?  suggéra son mari.

–          Non.

–          Les billets?

–          Non, je les ai dans mon sac.

–          Mettre l’alarme?

–          Non… »

M. Leblanc s’enragea.  « Sacrifice femme!  Dépêche-toi de t’en souvenir!  Ça fait déjà des Lunes que j’attends!  Je veux partir! »

« C’est ça! » cria Mme. Leblanc, jubilante face à sa victoire envers le traître ennemi qu’était le souvenir.

M. Leblanc leva les yeux au ciel, exaspéré.  « C’est quoi? » demanda t-il d’un ton patient qui, de toute évidence, ne retenait que de très peu son envie de relâcher un cri de frustration.

Mais l’extase de Mme. Leblanc avait déjà atteint sa fin.  Sous le regard confus de son mari, ses yeux s’écarquillèrent.  « Sélune! » cria t-elle, folle de panique.  La femme ouvrit la porte avec une telle force que celle-ci failli s’arracher de la voiture et s’élança vers sa maison.  Sa course était telle que quand le talon de son soulier se brisa elle n’en prit pas compte.  Elle trébucha, se releva sans épousseter sa robe et continua de courir.  Devant la porte, Mme. Leblanc sortit ses clés mais ses mains, tremblant violemment à cause de sa frénésie, n’arrivaient pas à insérer le petit outil dans la serrure.  C’est son mari qui, l’ayant suivi par intrigue face à cet étrange comportement, fini par lui ouvrir la porte.

« Miriam?  Qu’est-ce qu- »

M. Leblanc n’eut pas le temps de finir sa phrase que déjà sa conjointe avait escaladé la moitié des escaliers.  Il la suivit d’un pas plus lent, puis s’accéléra brusquement lorsqu’il l’entendit pousser un hurlement effroyable du haut des marches.

« Miriam! » cria t-il.  Il tassa sa femme de là où elle se tenait dans l’embrasure de la chambre de leur fille puis s’arrêta net à son tour.

« Sélune » fit l’homme d’une voix faible.  Sa vision se noircit dans les coins et la nausée lui monta à la gorge.  Il allait s’évanouir.  À ses côtés, Mme. Leblanc relâcha une lamente.  La note était tant aiguë qu’au début, on ne pouvait être sur qu’elle existait réellement.  Toutefois, elle se transforma rapidement en un cri de désespoir si intense qu’il semblait impossible qu’un unique corps humain puisse retenir toute l’émotion dont elle témoignait dans un seul cœur.  C’était le son d’une âme qui se brisait.

« Sélune » répéta M. Leblanc presqu’inaudiblement. 

Mais Sélune ne répondit pas.  Elle ne répondrait plus jamais. 

Sous le regard meurtri de sa mère et le corps de son père, sombré dans l’inconscience, l’adolescente continua de gésir dans une mare de son propre sang qui s’agrandissait à vue d’œil en partant de son cou tranché pour aller tâcher ses draps.

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